De visu…
avec ses propres yeux
L’évolution a fait don à l’humanité de ce qui
est communément appelé le miracle de la vue. Pourtant ce miracle est pour certains
un fardeau car, privés de ce don, ils doivent apprendre à vivre dans une
société fondée en grande partie sur ce miracle. Il est donc ironique de
concevoir un lien entre l’exploration visuelle par l’art et le fondement de la
non voyance. Mais tel est le défi de cet
ouvrage dédié au travail de l’artiste reconnu Frank Milo et à la démonstration
de ce que sont véritablement les problèmes reliés au manque d’acuité visuelle.
En plus de vous plonger dans le monde de
l’artiste, ce livre veut faire référence aux difficultés visuelles que l’on
retrouve dans notre société. Certaines dégradations de la vue méconnues sont
ici représentées afin de démontrer ce à quoi certaines personnes ayant une
déficience visuelle font face quotidiennement, engagement auquel l’artiste a
voulu ici s’associer par réelle empathie.
À travers les trois thèmes qu’il élabore, tels le paysage, la
focalisation sur l’arbre et le portrait intemporel et anonyme, vous découvrirez
un leitmotiv des plus fascinant.
Dans ses paysages et ses thébaïdes, vous remarquerez
la représentation d’une douce solitude évoquée par l’arbre esseulé, solitaire,
implanté dans son environnement, et qui, pour l’artiste, représente la force
qui est en chacun de nous, cette force qui nous maintient debout dans chaque
tourmente de la vie. Ces difficultés qui nous entourent sont ici représentées par
des ciels, des écharpes d’Iris dénaturées, qui nous poussent parfois à nous incliner
devant l’adversité. Puis vient la terre
chargée de vitalité à laquelle nous accrochons nos racines afin de nous
maintenir ancrés dans nos convictions. Cet arbre ou ce groupe d’arbres auxquels
nous pouvons nous comparer, sembleraient pour certains abandonnés, mais ils jouissent
en fait d’une unique liberté dans un contexte où le ciel et la terre sont en perpétuelle
mouvance, un panorama riche d’une énergie qui englobe cet être singulier,
unique, ces arbres solitaires mais empreints de quiétude.
Bien que notre œil analyse à distance le
tableau, la vue n’est en fait que l’instrument de nos perceptions et de nos
impressions. De loin, notre regard se porte sur l’élément figuré et sur l’environnement dans lequel il est
enraciné. Mais, parfois, c’est l’analyse qui, après approfondissement de notre
perception, fondera notre jugement. Afin
de conceptualiser cette idée en peinture, l’artiste nous transporte, par des
focalisations vers l’élément solitaire de certaines œuvres, à nous rendre
compte de l’immensité des détails qui se retrouve en chacun de ces êtres,
détails que nous n’osons pas regarder de près mais qui pourtant sont remplis de
vivacité et de vie.
Mais ce n’est pas tout : afin de dénaturaliser
l’image de ces baliveaux, l’artiste nous transporte cette fois, avec sa
dextérité interprétative, dans la représentation humaine, par des portraits
sans garde-vue ni lorgnette. Dans ces
œuvres, la force de l’arbre est transposée dans le regard du visage humain
apatride, innomé, mais où la force du ciel et de la terre est maintenant
appliquée à la peau, aux ombres sur les traits distinctifs de chaque
personnalité. Une belle transposition qui démontre les liens effarants entre la
nature et l’humanité. Tel l’arbre, le visage est solitaire mais serein, tel
l’introspection des branches, il est empli de vie et d’unité.
De page en page, d’œuvre en œuvre, vous vous
plongerez dans un monde qui se veut quelquefois contradictoire, parfois serein
et paisible, parfois tourmenté et agité, mais sans aucun doute un monde où
l’émotion jaillit de l’introspection. Avec vos propres yeux, vous comprendrez,
vous apprendrez, vous aimerez. De visu…Veni, vidi.
Steeve
Hamel